AA/Bujumbura/Yvan Rukundo
Lassés par les retards de paiement, les caféiculteurs burundais sont de plus en plus nombreux à délaisser cette activité, qui assure pourtant près de 80 % des entrées en devise du pays.
Une situation qui traîne depuis plus d’une année et demi, se désole Joseph Ntirabampa, président de la Confédération nationale des associations des caféiculteurs du Burundi (CNAC Murima w’Isangi)
Rien que dans le nord du pays qui fournit 70% de la production globale selon le CNAC, 12000 caféiculteurs issus des provinces de Kayanza, Ngozi, Kirundo et Muyinga, n'ont pas encore perçu leur dû pour la saison 2015, ajoute Joseph Ntirabampa, précisant que la dette globale due aux caféiculteurs est estimée à 664 mille dollars.
Ces retards affectent notablement les familles vivant de cette activité, souligne Ntirabampa, rappelant que la caféiculture est la première source de revenu de quelques 600 à 750 mille familles burundaises.
La quasi majorité des exploitations sont familiales, ce qui n'arrange guère les choses dans la mesure où toute la famille dépend d'une seule source de revenu, indique-t-il.
"Cela fait plus d’une année et demie que j’attends mon argent. Et pour entretenir mes terres, j'ai dû contracté un prêt que je peine à payer", se plaint Kabura Pontien, caféiculteur de Mirima, dans la province de Kayanza (Nord).
Pontien et d'autres agriculteurs, dans la même situation, accusent le gouvernement de "laxisme" face aux problèmes qu'ils rencontrent.
"Comment expliquer que cette question dure plus d’une année alors que nous avons des élus qui devraient nous secourir et résoudre nos problèmes", s’interroge Scholastique Nyabenda, une cultivatrice de Gatara (Nord).
Interrogé par Anadolu sur les raisons de ces retards de paiement, Serges Ndayiragije, ministre en charge de la Bonne gouvernance et du Plan, a évoqué les fluctuations des cours mondiaux du café, enregistrées en 2015.
Face à cette situation et "le manque d'engagement des autorités", de nombreux caféiculteurs ont décidé de changer de créneau pour se mettre à d'autres cultures qu'ils jugent "plus sûres" comme celles du thé ou encore les cultures vivrières, indique le président de la CNAC.
Dans certaines régions, plusieurs familles de caféiculteurs ont remplacé leurs caféiers par des théiers, précise-t-il ajoutant qu'aucun chiffre n'était encore disponible sur le nombre de ces agriculteurs "convertis".
Gabriel, ancien cultivateur de café à Banga (province de Kayanza-Nord), fait partie de ceux qui ont décidé de changer totalement d'activité. Aujourd’hui, sa propriété ne compte plus un seul caféier. "Au lieu d'être en éternel conflit avec le gouvernement, les commerçants et autres spéculateurs, j'ai préféré me mettre à des cultures gérées directement par les propriétaires comme celle du thé", dit-il à Anadolu.
D’autres se sont mis à des cultures vivrières comme le haricot, le maïs, le manioc, le petit-pois. Pour eux, il "vaut mieux avoir peu d’argent en permanence et rapidement que de dépendre des magnats du secteur du café", souligne Pascal, agriculteur de Bandaga (Nord) qui saisit l'occasion pour rappeler que "le caféier est une plante exigeante et qui rappelle l'époque coloniale".
Introduite au Burundi dans les années 1920, alors que le pays était sous la colonisation belge, la culture du café est restée pour plusieurs Burundais, liée à l'image du colon.
Pascal dont les parents ont connu la colonisation et dû travailler dans les champs de café à l'époque, condamne la politique de privatisation de la filière café, engagée en 2007. Une politique qui rappelle, selon lui, les méthodes coloniales et qui s’est "avérée quelques années après, une stratégie camouflée d’octroi indirect des caféiers aux investisseurs étrangers", explique-t-il.
Pour sa part, le président de la CNAC trouve que cette situation est lourde de conséquences qui peuvent s'avérer, sur le long terme, irréversibles. Il cite notamment, le délaissement des vergers, la diminution de la production et l’exportation illégale de café, autant de facteurs qui risquent d'atteindre, irrémédiablement, la filière, insiste-t-il.
"Pour la moisson de 2016, on attendait 17.000 tonnes mais c’est à peine la moitié qu’on aura", note-t-il. "La majorité des caféiculteurs ne font plus confiance aux commerçants ni aux sociétés de Gestion des Stations de Lavage de café [SOGESTAL-Sociétés à capital mixte, crées en 1991 pour gérer les 133 usines de dépulpage-lavage de café, ndlr] implantées par l’Etat à travers tout le pays", relève-t-il encore.
Toujours selon Ntirabampa, les caféiculteurs qui ont choisi de poursuivre cette activité, préfèrent, désormais, traverser la Kanyaru pour vendre leur production au Rwanda. Sur place ils peuvent vendre leur café trois fois plus cher qu'au Burundi où le kilo ne dépasse pas les 1500 Fbu soit moins de un dollar, témoignent des agriculteurs interrogés par Anadolu.
Face à cette situation, Joseph Ntirabampa, le président de la fédération, estime que des mesures urgentes doivent être engagées par les autorités pour sauver ce secteur clé, qui assure au pays près de 80% des entrées en devise.
Côté gouvernement, la question est perçue comme une "priorité", a assuré à Anadolu, le ministre de l’Agriculture et de l’Elevage, Déo Guide Rurema.
Le ministre a, en outre, annoncé que "le gouvernement donnera son aval aux entreprises para-étatiques et privées auprès des banques commerciales afin de faciliter le paiement des caféiculteurs, d'ici la fin du mois d'août".
D'autres mesures sont également en cours pour sauver ce secteur d'activité, a ajouté le ministre, citant notamment un don de 55 millions de dollars qui sera bientôt débloqué par la Banque Mondiale au profit du gouvernement et qui sera affecté à la dynamisation de la filière café.
Objectifs qui nécessitent selon Joseph Ntirabampa un renouvellement des vieux caféiers, précisant que selon un recensement fait en 2007, sur plus de 122 millions de caféiers, 30% doivent être renouvelés.
Ce renouvellement des plantations planifié sur six ans, permettra à terme d'atteindre une production allant de 15.000 à 30.000 tonnes, a-t-il ajouté rappelant que la dernière production record du café au Burundi a été enregistré durant la saison 2010-2011 avec 48.000 tonnes et des entrées en devises qui ont été, selon Domitien Ndihokubwayo, ministre des Finances, de plus de 80 millions de dollars américains.