AA/ Cotonou (Bénin)/ Serge David Zouémé
Avec sept médias fermés en moins d'un mois, les professionnels béninois du secteur de la presse se disent "déçus".
"Nous pensions que grâce à notre avancée démocratique, les journalistes béninois sont à l’abri des restrictions et de tout autre musellement des libertés d’expression et d'opinion, malheureusement ce que nous vivons, aujourd'hui, est loin de cette belle image", déplore, dans une déclaration à Anadolu, Franck Kpochemè, président de l’Union des professionnels des médias du Bénin (Upmb).
Il évoque en outre "une triste réalité où des médias sont fermés sans motif valable, et des professionnels mis au "chômage forcé", notant que "la lutte pour la liberté de la presse doit s'inscrire dans la continuité".
En attendant, ni les deux sit-in organisés, respectivement le 13 et le 18 janvier 2017, par les professionnels du secteur, ni leurs appels n'ont encore permis de faire revenir les autorités sur leur décision. Celles-ci représentées par la Haute autorité de l’audiovisuel et de la communication (Haac - instance de régulation de la presse au Bénin) accusent les médias fermés, entre fin novembre et début décembre 2016, de ne pas avoir respectées les conventions signées avec le gouvernement.
Une plénière prévue, mardi, à la Haac pour statuer sur le cas de trois de ces médias fermés, n'a finalement pas eu lieu, faute de quorum, a appris Anadolu auprès du président de l'Upmb qui devait assister à cette séance.
Soleil FM, Sikka TV, Eden TV, E-Télé, La Béninoise TV, La Chrétienne TV, Unafrica TV, les sept médias concernés sont à ce jour interdits d'émettre.
Face à cette "indifférence", la fédération syndicale menace de passer à l'étape de la "presse morte", en appelant tous les intervenants du secteur à observer un arrêt de toute activité jusqu'à ce que le dossier des médias fermés soit résolu.
Selon le président de l’Upmb, ‘’même si la Haac avait raison dans ce qu’elle reproche aux organes de presse, à savoir le changement de lieu d’émission contrairement au contenu de leurs conventions, la loi a prévu des étapes pour décourager des promoteurs éventuellement fautifs’’.
Evoquant le sit-in du 18 janvier, Franck Kpochemè a déploré le recours, par le président de la Haac, aux forces de l'ordre pour interdire "un mouvement pacifique dont le seul but était de rouvrir des espaces de liberté".
« Malgré les promesses faites aux associations professionnelles des médias, début décembre 2016, le président de la Haac, Adam Boni Tessi, est resté dans une logique de restriction des libertés sur fond de menaces, d’injures et d’intimidations », a-t-il noté.
Pour Marcel Zounmènou, rédacteur en chef du journal La Nouvelle Tribune, l’un des quotidiens privés béninois les plus lus, a pour sa part déploré "un comportement indigne du Benin d'aujourd'hui", invitant tous les journalistes du pays à rester mobilisés.
"Nous devons montrer que les journalistes sont prêts à défendre leur corporation à tout prix", a-t-il déclaré à Anadolu, accusant la Haac d'être en "déphasage avec les problèmes de la corporation".
Le bureau directeur du Conseil national du patronat de la presse et de l’audiovisuel (Cnpa-Bénin), réuni en séance extraordinaire le mardi 17 janvier, a fait savoir que le sit in prévu le jour même vise à protester contre la ‘’fermeture barbare, inique, et injustifiée des organes de presse’’.
A ces différentes réactions de condamnation, le président de la Haac, Adam Boni Tessi s'est contenté de rappeler dans une déclaration relayée par la télévisions d'Etat, les raisons des décisions de fermeture de ces médias.
"...Sikka Tv, Béninoise Tv, Chrétienne Tv et Unafrica Tv sont des télévisions qui n’ont pas une convention avec la Haac [...], il faudra avoir une convention expresse avec la Haac", avait-il précisé.
Invoquant des dépassements, il avait poursuivi : « … déjà en février 2016, j’avais saisi Eutelsat qui est la structure de diffusion de Sikka Tv pour lui demander d’arrêter la diffusion de Sikka Tv sur le Bénin. Cela correspondait avec la période électorale et les responsables de cette chaîne ont fait des démarches pour demander qu’on leur permette au moins de finir la période électorale. J’avais fait observer qu’il y a des dispositions particulières pendant ces périodes qu’il faut respecter et ils se sont engagés à les respecter. On a fini les élections depuis mars et jusqu’à ce jour, ils ne se sont pas conformés aux textes. Nous en étions là quand on a signalé trois télévisions pirates à savoir la Chrétienne TV, la Béninoise TV et l’Unafrica TV. Ce qui n’est pas intéressant »
S'agissant d'Eden TV et de E-télé, il a noté que c’est une question de délocalisation. "La convention avec la Haac fixe, entre autres, le lieu d’implantation de la télé, le lieu d’émission. Tout changement doit avoir l'aval de l"'autorité de tutelle, ce qui n'a pas été fait par ces médias", avait-il ajouté, notant, enfin, que la radio Soleil FM n'a même pas d'autorisation.
Ces précisions n'ont guère apaisé les tensions. Ainsi, Léonce Houngbadji, président du Parti pour la libération du peuple (PLP), opposant déclaré au président Patrice Talon, a entamé une grève de la faim de sept jours, à compter du mercredi 18 janvier.
La direction du journal ‘’Notre Voix’’ (quotidien béninois) a, quant à elle, décrété un mouvement "presse morte" d’une semaine à compter du vendredi 20 janvier.
Dans un communiqué qu’il a signé et publié dans la presse locale le 18 janvier 2017, le directeur de publication, Benn Michodigni, renseigne : « cette décision a été prise par la direction générale du journal pour protester contre la fermeture des sept organes de presse et exiger leur réouverture immédiate et sans condition ».
Ce mouvement devrait être généralisé si rien n'est fait pour rétablir les libertés bafouées, a menacé, pour sa part le président de l’Union des professionnels des médias du Bénin (Upmb), Franck Kpochémè.
« Une semaine "presse morte" est envisagée si rien n’est fait dans le sens de la réouverture des organes de presse fermés », a-t-il fait savoir dans une déclaration à la presse locale.