Ümit Dönmez
16 Septembre 2020•Mise à jour: 16 Septembre 2020
AA - Paris - Ümit Dönmez
L'annonce faite samedi par le Premier ministre grec, Kyriakos Mitsotakis, de l'acquisition de 18 avions de chasse « Rafale » à la société française Dassault Aviation, a suscité de nombreuses réactions parmi les journalistes et chercheurs français.
Le directeur adjoint du thik tank français Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS), Didier Billion a notamment questionné le lien entre les "postures" récentes du président français en Méditerranée orientale, avec cette vente réalisée à la Grèce.
Jean-Dominique Merchet, journaliste émérite du quotidien « L'Opinion », a apporté, pour sa part, des précisions techniques sur cette vente ainsi que ses observations sur les choix stratégiques du président Macron, concernant la Méditerranée orientale et le contentieux maritime turco-grec.
- 18 Rafales vendus : Macron à la rescousse de l'industrie aéronautique française
Intitulé « La France vend 18 Rafale à la Grèce, en pleine crise avec la Turquie », l'article de Jean-Dominique Merchet publié samedi par le quotidien français « L'Opinion » apporte des précisions sur le processus qui sera suivi après la signature de ce contrat.
Merchet rapporte "des informations non confirmées officiellement", selon lesquelles "les 18 Rafale pour la Grèce seront en partie neufs (6) et en partie d’occasion (12)" et que "Ces derniers seront prélevés dans le parc de l’armée de l’Air", le journaliste ajoutant que "les avions neufs ne seront, eux, livrés que bien plus tard [...] pas avant 2023".
Merchet précise, ensuite, que "l’armée de l’Air française devra donc se séparer de douze de ses avions", et pose la question, "Comment et quand seront-ils remplacés ?".
L'article de L'Opinion note également que cette vente des avions neufs à la Grèce par Dassault Aviation est une bonne nouvelle pour l'industrie française, notamment aéronautique, fortement touchée par la crise du nouveau coronavirus :
"Alors que l’industrie aéronautique est très négativement impactée par la crise sanitaire, industriels et parlementaires plaident pour des commandes supplémentaires", note Merchet qui fait état d'une fragilisation des petites et moyennes entreprises françaises "spécialisées dans des technologies de pointe".
En effet, dans son rapport de juillet 2020 pour le premier semestre de l'année, la compagnie Dassault Aviation détenue par le groupe propriétaire du quotidien « Le Figaro, fait référence à un plan gouvernemental de soutien à l'aéronautique, ajoutant que "ce plan permet de limiter le désastre qui pouvait advenir s'il n'y avait pas eu de plan", notant qu'un de ses objectifs est "d'éviter les faillites de certaines entreprises".
- Y a-t-il "un lien entre ces ventes de Rafale et les postures d’Emmanuel Macron" ?
Partageant une publication de Merchet annonçant sur son compte Twitter la vente à Athènes des avions de chasse français, le chercheur Didier Billion questionne l'attitude de Macron concernant le contentieux maritime gréco-turc, et demande si un lien pourrait être établi entre le comportement du Président français et la vente des Rafale :
"Je ne voudrais pas faire de mauvais esprit mais n’y aurait-il pas un lien entre ces ventes de Rafale et les postures d’Emmanuel Macron dans les tensions en Méditerranée orientale ?", demande Billion de façon vraisemblablement rhétorique.
Le ministre turc de la Défense, Hulusi Akar avait fait une déclaration dimanche à ce propos, Akar estimant qu'Emmanuel Macron cherche à tirer un profit commercial de la crise en Méditerranée orientale :
"Il est absolument clair qu'il [le Président français, Emmanuel Macron] tente de tirer un profit commercial [de la situation]. Il a en effet des visées économiques, notamment de gains économiques à travers la vente d'avions et de navires [de guerre] à la Grèce", déclarait Hulusi Akar à propos de cette récente vente.
Pour sa part le président du think tank européen, Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE), Emmanuel Dupuy demande qui paiera la facture :
"Désormais, reste à savoir qui payera la facture des 18 Rafales ? L’on sait qu’une partie de ces appareils sera prélevée sur le stock de l’armée de l’air française. S’orientera-t-on vers un deal à la libanaise, où le contrat « Donas » dont le montant initial de 2,3 milliards de dollars, devait être réglé par Riyad. L’on sait que les Saoudiens renâclent sur ce dossier. Demandera-t-on à nos partenaires émiriens de faire de même pour la Grèce, sur fond d’agenda convergent entre Athènes, Le Caire et Abu Dhabi face à l’offensive turque en Libye ?". Le temps nous le dira.
- "Entre la Grèce et la Turquie, gare aux « somnambules »"
Dans son édito de samedi pour L'Opinion, Merchet, passionné d'histoire, fait référence au livre « Les somnambules » de l’historien Christopher Clark qui "raconte comment, en 1914, les Européens se sont laissés entraîner dans la guerre, sans l’avoir voulu, par le jeu des solidarités entre alliés et la défense des grands principes."
Merchet rappelle les dangers que peuvent apporter de telles postures dans les relations internationales et que "Sauf à rêver plaies et bosses, la question n’est pas de partir en croisade", juge le journaliste émérite regrettant l'attitude irresponsable adoptée par le président Macron en Méditerranée orientale :
"Face aux dangers d’une telle situation, la seule attitude responsable est de tout faire pour éviter l’escalade et de pousser (même fort) les acteurs à s’asseoir à la table de négociation", estime Merchet avant de déplorer le choix du président français :
"Ce n’est malheureusement pas l’option choisie par la France, qui a pris fait et cause pour l’une des parties du conflit, la Grèce", regrette le journaliste.
Partageant lundi son désaccord avec la stratégie diplomatique française adoptée par Macron, Merchet appelle l'exécutif français à ne pas apporter son soutien au nationalisme grec ou au régime politique émirati :
"La France ne devrait pas se mettre dans la roue du gouvernement conservateur grec, sans doute pas exempt de tout nationalisme. Ni dans celle des Émirats arabes unis, ennemis jurés de la Turquie, mais dont les vertus démocratiques restent à prouver", estime Jean-Dominique Merchet.