AA / Khartoum
Les agressions israéliennes contre Jérusalem et Gaza ont accru les pressions exercées sur le Soudan, dernier pays arabe à avoir normalisé ses relations avec Tel-Aviv.
Il convient de noter que la décision de normalisation ne bénéficie pas de l’unanimité politique au Soudan dès lors qu’elle a été rejetée à large échelle par plusieurs courants populaires, en dépit des décisions prises en ce sens par le gouvernement intérimaire.
Depuis le 13 avril dernier, la situation s'est embrasée dans les Territoires palestiniens occupés en raison des agressions barbares perpétrées par la police israélienne et les colons dans la ville sainte de Jérusalem, en particulier à la Mosquée al-Aqsa et dans le quartier de Sheikh Jarrah, dans une tentative d'évacuer 12 maisons palestiniennes pour les remettre indument aux colons.
La situation s'est tendue davantage le 10 mai dernier, lorsque les avions de chasse israéliens ont bombarde la Bande de Gaza, faisant 232 martyrs, dans 65 enfants, 39 femmes et 17 personnes âgées, et plus de 1900 blessés, dont 90 sont dans un état grave.
Pressions sur Khartoum
Avec les agressions israéliennes contre les Palestiniens, les autorités intérimaires au Soudan font face à davantage de pressions politiques et populaires qui l’empêchent de continuer dans la voie de la normalisation avec Tel-Aviv, selon nombre d'observateurs.
Mardi dernier, des centaines de manifestants se sont rassemblés dans la capitale Khartoum, à l'appel des Forces populaires hostiles à la normalisation, pour dénoncer les attaques israéliennes lancées contre Gaza et Jérusalem ainsi que pour soutenir le peuple palestinien.
Les manifestants ont exigé l'arrêt immédiat des attaques israéliennes contre le peuple palestinien, brandissant des pancartes rejetant la normalisation.
Le 17 mai courant, le Parti communiste soudanais a appelé le gouvernement de son pays à l'annulation immédiate de toutes les mesures prises en matière de normalisation avec Israël.
De même, d'autres partis politiques participants à la Coalition au pouvoir (Forces de proclamation de la Liberté et du Changement), dont le parti Arabe Socialiste du Baath, ont réclamé la suspension de toute normalisation avec Israël.
Le Parti Baath avait appelé, le 13 mai courant, à « investir les rues pour rejeter la normalisation avec Israël, depuis Rabat jusqu’à Manama et Abou Dhabi, en passant par Amman et le Caire, ainsi que toute partie arabe qui établit des liens avec Israël, que ce soit de manière publique ou implicite ».
Au mois d'avril dernier, le Conseil de Souveraineté et celui des ministres soudanais avaient ratifié définitivement un projet de loi qui abroge la législation sur le boycott d'Israël en vigueur depuis 1958.
La législation sur le boycott d'Israël interdit à toute personne de conclure, directement ou par voie de procuration, un accord avec des instances ou des personnes résidant en Israël ou avec des institutions ou des personnes appartenant via leur nationalité à Israël ou qui travaillent pour le compte de ce pays.
Le 23 octobre 2020, le Soudan avait annoncé la normalisation de ses relations avec Israël, mais plusieurs parties politiques avaient rejeté en bloc la normalisation, dont des partis associés à la coalition au pouvoir.
Osciller entre soutien à la Palestine et normalisation
Lundi dernier, le président du Conseil intérimaire de Souveraineté, Abdelfattah al-Burhan, a défendu, à nouveau, l'option de la normalisation avec Israël.
Dans un entretien télévisé accordé à la chaîne satellitaire « France 24 », al-Burhan a souligné que la « normalisation n'a pas de lien avec le droit des Palestiniens à établir leur Etat ».
Il a ajouté que « l'établissement d'un Etat palestinien représente la solution au conflit israélo-palestinien ».
Le gouvernement soudanais avait annoncé également, le 14 mai, son soutien au peuple palestinien dans sa lutte contre les agressions israéliennes, annonçant sa prédisposition à offrir tout ce qu'il faut pour mettre fin aux agressions israéliennes.
C'est ce qui ressort d'un entretien téléphonique effectué par la ministre soudanaise des Affaires étrangères, Mariam al-Sadeq al-Mahdi, avec ses homologues palestinien, Riadh al-Maliki, et saoudien, Faisal Bin Farhan.
Selon un communiqué de la diplomatie soudanaise, al-Mahdi a fait part de « l'inquiétude de Khartoum de la poursuite des agressions israéliennes » et mis l'accent sur le soutien du Soudan, gouvernement et peuple, au peuple palestinien face à ces agressions.
Lenteur de la normalisation
L'analyste politique soudanais, Abdallah Rizk, a indiqué que « selon les déclarations d'al-Burhan, il n'existe pas de liens entre la position du gouvernement à l'endroit de la Cause palestinienne et la solution à deux Etats d'une part, et l'orientation du Soudan vers la normalisation avec l'entité sioniste, d'autre part ».
Toutefois, Rizk a indiqué dans un entretien accordé à AA, que le « rythme de la normalisation s'est ralenti avant même l'agression israélienne contre Gaza, en raison des sévères critiques adressées à cette mesure prise par le gouvernement soudanais, aussi bien à l'intérieur qu’à l'extérieur du pays ».
Il a ajouté que « la solidarité du peuple soudanais et de ses forces politiques avec le peuple palestinien et son combat et l'appui apporté aux droits inaliénables des Palestiniens ainsi que l’élan de solidarité engagé à travers le monde, est de nature à resserrer l’étau autour des adeptes de la normalisation pour les contraindre à une retraite d'ordre tactique et éviter ainsi d’aller de l'avant sur la voie de la normalisation de manière effrénée ».
« La décision de la normalisation, poursuit Rizk, qui n’émane pas d'une volonté intérieure et qui n'a pas fait l'objet d'un consensus national, demeurera enchaînée par les engagements pris par les promoteurs de la normalisation, selon les diktats extérieurs ».
« L'adoption des politiques de la Banque mondiale et du FMI (Fonds monétaire international, NDLR) en matière économique fait de la normalisation et de la libéralisation de l'économie les deux faces d'une même pièce, en l'occurrence, la capitulation face aux volontés extérieures et la rupture avec le peuple et ses ambitions », a-t-il conclu.
Normalisation sous pression
Nombre d'observateurs soudanais conviennent à dire que la normalisation avec Israël est essentiellement la résultante d'une pression exercée par Washington sur le Soudan, en contrepartie de quoi le nom du pays a été retiré de la liste des « Etats qui parrainent le terrorisme ».
L’analyse politique Abdelmonem Abou Idriss, a indiqué, dans une déclaration à AA, que « les mesures de normalisation entre le Soudan et Israël progressent lentement ».
« Je ne pense pas que ce qui s'est passé dans les Territoires palestiniens est de nature à impacter sur la normalisation, dans la mesure où la décision prise par le Soudan fait partie intégrante d'un marché conclu visant à retirer son nom de la liste des « Etats qui parrainent le terrorisme ».
De son côté, l'analyste politique et expert en affaires stratégiques, Amine Ismail Majdhoub, a souligné que « le projet de normalisation entre Khartoum et Tel-Aviv est intervenu des suites des pressions exercées et des conditions exigées pour retirer le nom du Soudan de cette fameuse liste ».
Majdhoub a souligné, dans un entretien accordé à Anadolu, que « les conditions et le contexte dans lesquels la normalisation a été accomplie existent toujours, à savoir satisfaire les Etats-Unis d'Amérique, en premier lieu, et le maintien du retrait du Soudan de la liste des sanctions et du boycott ».
« D'autres facteurs feront que la normalisation avancera "bien" malgré les événements survenus en Palestine et le combat contre Israël », a-t-il expliqué.
Au premier rang de ces facteurs figure, poursuit l'expert, « le fait que le gouvernement intérimaire au Soudan n'a aucun lien avec ce qui se passe en Palestine et les groupes qui combattent Israël ».
C'est la première fois qu'une agression israélienne est perpétrée contre la Palestine et que le Soudan ne commente pas activement ou ne participe pas via des protestations imposantes ou un rejet franc de cette agression, a-t-il ajouté.
« La normalisation est devenue un fait accompli lié à ce qui sera offert au Soudan à l'avenir afin que Khartoum ne fasse plus l'objet de sanctions ou de pressions », a-t-il argumenté.
Le président américain, Donald Trump, avait signé, le 23 octobre 2020, une décision retirant le nom du Soudan de la liste des Pays parrainant le terrorisme, sur laquelle le pays était inscrit par Washington, depuis 1993, pour avoir accueilli à l'époque le chef d'Al-Qaïda, Oussama Ben Laden.
Le jour même, le ministre soudanais des Affaires étrangères intérimaire à l'époque, Omar Kamareddine, avait déclaré que « le gouvernement intérimaire approuve la normalisation de ses relations avec Israël ».
Le 14 décembre 2020, l'ambassade américaine à Khartoum avait annoncé l'entrée en vigueur de la décision portant suppression du Soudan de la liste des pays parrains du terrorisme.
*Traduit de l'arabe par Hatem Kattou
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