AA/ Tunis/ Mohamed Abdellaoui
Le groupe armé nigérian Boko Haram, revenu jeudi à la charge dans l'Extrême-Nord camerounais après un certain repli imposé par l'offensive de la coalition régionale, survivra encore au moins cinq ans, selon le géopoliticien Sameul Nguembock.
« Les premiers signaux d’une disparition définitive de Boko Haram apparaitront dans pas moins de 5 ans », pronostique l'enseignant et cherceheur camerounais associé à l’Institut des relations internationales et stratégiques de Paris « Iris ».
L'on entend par signaux, selon lui, la neutralisation des principaux chefs du groupe, surtout le premier leader Abubaker Shekau et une réduction significative des attaques.
Même avec la Force d'intervention conjointe multinationale (MNJTF) créée, jeudi, à l'initiative du Nigeria, du Tchad, du Bénin, du Niger et du Cameroun, englobant 8 700 hommes, il sera difficile de contenir aussi rapidement un groupe armé qui « maîtrise parfaitement les techniques de guérilla», fait observer l'analyste.
Alors que des observateurs régionaux et internationaux laissent entendre que la visite du président nigérian Muhamadu Buhari au Tchad et au Niger, la semaine dernière, aura constitué un tournant dans la guerre contre le groupe armé, Nguembock apprécie à sa juste valeur cette visite: « Buhari a beaucoup plus voulu prendre acte de ce qui a été fait, pour ensuite dispatcher les tâches à accomplir par ses partenaires. Il ne faudra pas s’attendre à un coup de baguette magique qui éradiquera Boko Haram du jour au lendemain. »
Un constat que le responsable des programmes de recherche et de formation Afrique francophone à « ThinkingAfrica » dresse en se référant à la réalité du terrain et aux prestations des armées régulières « incapables de prendre de court un groupe armé très mobile, fort de son potentiel de mobilisation et d’attraction des jeunes issus des catégories sociales vulnérables et démunies ».
De ce point de vue, Nguembock souligne que le groupe nigérian agit dans une zone géographique ( le Bassin du Lac Tchad) qui s'étend sur 2, 434 millions de Km2, soit 8% de la superficie totale du continent africain.
Limité par de très hautes chaines de montagnes jusqu’ aux massifs du Plateau Equatorial du Nord, connu dans certains pays sous le nom de Barrière d’Asande et partagé par le Tchad, le Niger, le Nigeria, le Cameroun, la RCA, l’Algérie, la Libye et le Soudan, le Bassin offre aux groupe armé, explique-t-il, un grand champ de manoeuvre pour ainsi fuir, se relever et rebondir, dans une logique de guérilla qui pose toujours problèmes pour les armées conventionnelles.
Mais, les difficultés de contenir Boko Haram ne sont pas que d'ordre matériel et géographique. Le politique et le social sont aussi de la partie, alerte le géopoliticien.
« Les franges sociales marginalisées dans les pays formant le Bassin du Lac-Tchad (Niger, Nigéria, Tchad, Cameroun et Centrafrique, ndlr) s’identifient au discours véhiculé par les démagogues de ce groupe armé. Ils s’y trouvent et y voient un refuge aidant à fuir un vécu précaire. Il me semble, de-là, difficile d’assécher les sources de Boko Haram, sur le court terme, même avec le renforcement des capacités militaires de la force régionale », détaille le chercheur.
Pour Samuel Nguembock, le combat contre Boko Haram ne sera pas gagné en dehors d’une approche globale alliant le militaire, le politique, l’économique et le social et l’égalité entre tous les citoyens en matière de partages des richesses et de prestations sociales. « La solution militaire ne saura à elle seule résoudre la crise, tant que les racines du mal sont là », fait-il remarquer.
D'autres racines du mal sont également évoquées par l’universitaire sénégalais Bakary Sambe, dans son livre récemment publié sous l’intitulé « l’argent de Boko Haram ».
Figure en premier lieu, un système éducatif « dualiste dans un même pays »: un système occidental dont les bénéficiaires suivent un cursus du primaire au supérieur, pour devenir fonctionnaires de l'Etat et un deuxième arabophone d'où sont issus la plupart des marginalisés de la société, ceux qui peinent à avoir une place ou une situation respectable dans leur propre pays.
Puis, des sources de financement diversifiées. Le livre révèle, à ce propos, de nouvelles pistes méconnues par le grand public. « En dehors de celles données de façon parfois hésitante par les médias internationaux et des ONG, à savoir les rançons tirées de la prise d'otage, les membres du mouvement ont dû vendre leurs biens immobiliers, leurs commerces, y compris les bijoux de leurs épouses, pour soutenir les actions de leur groupe », informe le livre.
Le livre de Sambe révèle, par ailleurs, que « les milices politiques des différents partis politiques utiliseraient le groupe armé pour se débarrasser d'adversaires politiques » et que « les oulémas de Boko Haram vont jusqu'à légaliser le vol en le considérant comme butins dans des situations de combat ».
Aucune réaction n'a jusque-là été enregistrée par rapport à cette « révélation».
« En novembre 2014, le groupe a attaqué plusieurs banques, principalement dans les Etats de l’extrême-nord , faisant main-basse sur près de « 6 millions de dollars, entre2012 et 2014», indique Sambe.
Le financement du groupe serait en outre assuré par de haut dignitaires des Etats du Nord qui ont « conclu des accords avec Boko Haram » pour « se protéger de leurs attaques moyennant des versements d'argent », d'après le même livre.