Un Vieux continent «malade»: hautain et interventionniste
Hatem Kattou
11 Avril 2017•Mise à jour: 11 Avril 2017
Istanbul
AA / Istanbul / Fatih Karakaya
La démocratie européenne enregistre une période difficile et ses systèmes de gouvernance sont de plus en plus fragiles.
La Belgique détient le record du monde de la plu longue crise politique avec 541 jours sans gouvernement. L’Italie et l'Espagne ont eu les plus grandes difficultés à réaliser des alliances entre partis politiques, faute de majorité. Même l'Irlande a du se passer d'un gouvernement pendant plusieurs des mois.
L’extrême droite et les partis populistes progressent partout dans le Vieux continent: Pologne, Croatie, et montée de certains partis en Autriche ou aux Pays-Bas.
L’Allemagne quant à elle, renoue avec son passé sombre et voit l’émergence de partis islamophobes qui ont remplacé la cible juive par les Musulmans.
Un climat démocratique délétère et chaotique semble s’être emparé de l’Europe. Pourtant, la déliquescence politique de ces pays ne les empêche pas de se focaliser sur la politique intérieure d’autres Etats à l’instar de la Turquie, en s’ingérant de manière grandiloquente dans ses affaires.
L’Europe semble vouloir imposer son système de gouvernance et sa vision au peuple turc, avec des systèmes de pression et des méthodes coloniales. L’Europe ouvre la porte aux partis d’opposition défenseurs du «Non» au referendum du 16 avril ainsi qu’aux soutiens des terroristes du PKK mais expulse ou refuse l’accès à leurs concitoyens aux représentants de l’Etat turc pour expliquer l’objet de la réforme.
Les médias européens n'hésitent pas à titrer en Turc pour appeler à voter « Non». Pourtant, ce sont ces mêmes médias qui sont les premiers à dénoncer un prétendu communautarisme quand la communauté turque s'exprime dans sa langue natale.
Par ailleurs, dans les medias français, on souhaite volontairement choquer le public avec des titres plus inappropriés les uns que les autres tels que "Erdogan se rêve en superprésident" du Figaro ou encore "Erdogan, le Maître du Jeu" pour Libération.
L'utilisation systématique des termes tels que « Califat, Sultan, autoritaire, dictature » cache en réalité, la crainte de voir une Turquie forte, puissante et qui est maître de son destin. On occulte volontairement la légitimité du président avec 52% obtenus dès le premier tour de l’élection présidentielle d’août 2014.
On est aussi bien loin des 90% des dictateurs avérés que des "démocrates" qui n'arrivent pas à rassembler pas plus de 25% au premier tour.
La Culture sous pression
C'est dans ce climat un peu particulier que le vote de la diaspora turque pour le référendum s'est clôturé dans les pays européens (dimanche 9 avril). Pourtant, les pressions n'ont jamais été autant fortes aussi bien dans le domaine de la politique que celui de la culture.
L'association «Conseil pour la Justice, l'Égalité et la Paix» (COJEP France) qui organise le festival du cinéma turc dans toute la France depuis 2009 en a fait les frais.
"L'objectif de ce festival est de promouvoir le vivre-ensemble, de lutter contre les préjugés, de promouvoir le cinéma turc très méconnu en France et en Europe. De plus, on voulait donner la possibilité aux citoyens franco-turcs de visionner des films turcs favoris dans leurs salles de cinéma dès leur sortie en Turquie", nous explique Kadir Guzle, président de cette association.
En effet, depuis 2009, l'association a pu signer un partenariat avec une quarantaine de salles de cinémas en France et 5 en Belgique afin de projeter des films récents que le public n'a pas l'occasion de visionner.
Tous les films sont sous-titrés en français afin de permettre aux cinéphiles non-turcophones d'admirer le cinéma turc dont plusieurs films comme Winter Sleep qui ont été récompensés.
Pourtant, "pour la première fois depuis 8 ans, le nombre de cinémas acceptant la projection de films turcs a considérablement chuté", nous fait savoir Kadir Guzle. Plusieurs salles de cinémas auraient annulé le partenariat avec COJEP sous prétexte "que notre organisation serait trop proche du gouvernement turc".
C'est ainsi que seulement une dizaine de cinéma ont programmé la projection du film "Reis" qui raconte une partie de la vie du président turc Recep tayyip Erdogan.
"Les autres salles nous ont fait savoir qu'ils ne voulaient pas faire de la propagande pour un dictateur" explique-t-il.
Ces cinémas auraient évoqué des raisons de sécurité mais selon l'avis de Kadir Guzle, les maires auraient fait pression sur ces salles qu'ils subventionnent afin de faire annuler les projections.
Par ailleurs, plusieurs groupes en France liés aux mouvements terroristes du PKK ont appelé à se rassembler devant ces cinémas afin de protester. Aucune interdiction ou des mesures de sécurité n'ont été évoquées ou prises.
Le 1er avril dernier, l'antenne locale du COJEP à Bordeaux avait prévu d'accueillir les acteurs du film. Malgré la vente de tous les billets et la confirmation de la présence des acteurs, le cinéma « Megarama » a du "céder aux pressions extérieures même si la direction a tout fait pour garder la séance", nous raconte Tuba Demir Turkoglu, président du COJEP Bordeaux.
A la suite de cette annulation, une centaine de cinéphiles a protesté devant le cinéma.
Comment expliquer ce changement de situation?
Depuis 2014, les citoyens d'origine turque peuvent désormais voter pour les élections présidentielle et législatives turques dans les pays de leur résidence. Tous les partis politiques ont des antennes locales en Europe et mènent campagne.
Lors des élections du 2014 et de 2015 aucune annulation n'avait été enregistrée. Or, ces derniers mois, la crise entre la Turquie et les pays européens, concernant notamment le dossier de l'immigration et la gestion de l'après-tentative du coup d'Etat ont rendu la situation difficile.
La Turquie, qui ne fait pas encore partie de l'Union Européenne ne veut pas que les pays étrangers s'immiscent dans ses affaires internes. Or, il semblerait que l'Union européenne voudrait avoir son mot à dire dans la gouvernance de la Turquie. Dans un tel climat, la culture s'efface au profit de la politique.